Sophie Taeuber, Ascona, 1925. © Fondation Arp, Clamart

Parcours

 

Sophie Henriette Gertrud Taeuber naît le 19 janvier 1889 à Davos-Platz en Suisse, d’un père pharmacien, qui meurt en 1891, et d’une mère ouverte sur les arts et la société de son temps. Sophie fait des études à l’école des arts et métiers de Saint-Gall en 1907, fréquente la Lehr -und Versuchs- Ateliers für angewandte und freie Kunst (ateliers d’apprentissage et d’essai pour les arts libres et appliqués) à Munich à partir de 1910, rejoint l’école des Arts appliqués de Hambourg en 1912. L’enseignement polyvalent que Sophie Taeuber reçoit dans ces écoles progressistes, sensibles aux courants contemporains, sera déterminant pour l’orientation de sa carrière.

 

À la fin de ses études en 1914, elle s’installe à Zurich, peint des portraits et des natures mortes, réalise des objets (chandeliers, foulards, jouets…). Mais dès l’année suivante, elle renonce aux sujets figuratifs et fait une percée solitaire vers l’abstraction, parallèlement aux mouvements qui naissent à la même époque en Russie (Malévitch), aux Pays-Bas (groupe De Stijl avec Van Doesburg, Mondrian, et Rietveld) et en Allemagne Johanes Itten. Les compositions verticales-horizontales qu’elle commence à peindre à cette période impressionnent profondément Jean Arp, qu’elle a rencontré en 1915. « Composition verticale horizontale » (1917), « Tryptique » (1918), « Rythmes verticaux-horizontaux libres » (1919) figurent parmi les premières manifestations de l’art abstrait construit.

 

En 1916, Sophie est nommée professeur à l’École des arts appliqués de Zürich, dont elle dirige la section textile. Mais les années de guerre sont surtout marquées par sa participation active au mouvement Dada. Elle fréquente le Cabaret Voltaire, lieu de naissance du mouvement, et s’y lie d’amitié avec Hugo Ball et les danseuses de von Laban, en particulier avec Mary Wigmann. Elle contribue aux chorégraphies, réalise les costumes et participe aux spectacles de danse. C’est à cette époque qu’elle est l’invitée du cercle de C.G. Jung à Zurich, qu’elle découvre les travaux de l’historien d’art Wilhelm Worringer, et se lie d’amitié avec l’architecte Adolf Loos.

 

En 1918, Arp et Sophie Taeuber adhèrent au groupe Das Neue Leben (La Nouvelle vie) fondé par Marcel Janco et Fritz Baumann, dont l’objectif est d’intégrer l’art abstrait dans la vie quotidienne. C’est au cours de cette même année qu’elle réalise ses premières « Têtes Dada », ainsi que les marionnettes pour le « Roi Cerf », conte satirique adapté de Carlo Gozzi et intégrant ouvertement Dada et la psychanalyse. Ces marionnettes abstraites constituent sa contribution la plus originale au mouvement Dada. Entre 1916 à 1918, Arp et Sophie Taeuber réalisent ensemble des tableaux et textiles orthogonaux, ainsi que des sculptures-récipients en bois tourné.

 

En 1920, Sophie Taeuber expose avec Das Neue Leben à la Kunsthalle de Berne, à celle de Bâle et au Musée des Arts décoratifs à Zurich. C’est la période des « Rythmes libres » et « Taches quadrangulaires ». Durant les années 1920, elle effectue de nombreux voyages, à Florence, Sienne, qui lui inspireront la série « Paysages de Sienne » mais aussi des broderies, à Paris, où elle rencontre Poiret, à Vienne, à St Moritz, où elle réalise en 1921, le mobilier de la villa « Suhaglia » pour ses amis théosophes Aor et Ischa Schwaller. C’est en secret qu’elle épouse Jean Arp à Pura dans le Tessin en 1922. Les voyages s’enchaînent (l’île de Rügen, en mer Baltique, à nouveau l’Italie, Paris, le Tessin).

 

En 1925, elle s’installe avec Arp à Paris, villa des Fusains, à Montmartre, dans le voisinage de Max Ernst, Joan Mirò, Paul Eluard, Magritte, Tristan Tzara. C’est l’époque des « Compositions figuratives géométriques ».

 

Mais dès 1926, le couple part pour Strasbourg, où il doit résider pour obtenir la nationalité française (Sophie Taeuber, Jean Arp et son frère François seront naturalisés français le 20 juillet 1926). Cette même année, Sophie Taeuber entreprend, avec Jean Arp et Theo van Doesburg, la transformation et la rénovation de l’Aubette que la mairie de Strasbourg avait décidé de transformer en salles de fêtes. Les trois artistes réalisent une œuvre collective sans équivalent dans l’art du XXe siècle, disparue quelques années plus tard, aujourd’hui partiellement restaurée. Cette même année, Sophie Taeuber s’était vu confier la décoration de l’appartement d’André Horn (détruite) et de la maison Heimendinger.

 

Avec les honoraires perçus à Strasbourg, les Arp achètent en 1927 un terrain à Clamart-Meudon, sur lequel ils feront construire une maison-atelier, dont Sophie Taeuber conçoit entièrement les plans. A la même époque, elle réalise les « Compositions concrètes » et les « Abstractions constructives ».

 

Le début des années 1930, marqué par l’avènement du surréalisme, est celui de l’engagement dans les groupes qui défendent l’abstraction. En 1930, Sophie Taeuber devient membre de « Cercle et Carré », créé par Michel Seuphor et Torrès-Garcia, et expose avec les membres du groupe. Période des « Compositions statiques ». Le rythme de la danse est omniprésent dans la création visuelle de Sophie Taeuber.

 

Un an plus tard, Sophie participe avec Auguste Herbin et Georges Vantongerloo à la création d’un nouveau groupement : « Abstraction-Création » (période des » Compositions dynamiques », des « Espaces multiples », des « Formes irrationnelles » dont elle élimine les rigueurs géométriques, n’utilisant plus que le cercle) ; elle s’en retire en même temps que Jean Arp en 1934, jugeant le mouvement trop doctrinaire.

 

Au milieu des années 1930, Sophie Taeuber et Arp sont de plus en plus soutenus par des collectionneurs suisses qui leur achètent des oeuvres. En 1937, Sophie acquiert une notoriété internationale, grâce à l’exposition « Constructivistes » de Georg Schmidt au Kunstmuseum de Bâle où elle expose vingt-quatre œuvres. Elle s’associe au groupe suisse « Allianz » fondé autour de Max Bill et Leo Leuppi.

 

Avec le soutien du peintre et collectionneur américain A.E. Gallatin, Sophie Taeuber propose de créer une nouvelle revue internationale d’art contemporain, « Plastique », dont le premier numéro sort en février 1937, et auquel participent César Domela, Jean Arp, I.K. Morris et A.E. Gallatin. La revue, dont la parution s’interrompt en 1939, constitue un trait d’union entre l’art européen et l’art américain. Période des « Compositions dans un cercle », des premiers reliefs, de la sculpture en bois tourné, de nouveaux dessins « Duo » avec Arp, des « Lignes d’été ».

 

En 1939, dans un climat de plus en plus intenable pour les artistes progressistes, Jeanne Bucher consacre au couple Taeuber-Arp une exposition dans sa galerie. En 1940, les deux artistes quittent leur maison de Clamart-Meudon, et finissent par se retrouver dans le sud près de Grasse chez les Magnelli, où les rejoint par la suite Sonia Delaunay, après la mort de son mari. Sophie travaille aux Lignes d’été et à la Route Napoléon avant de revenir à des compositions constructivistes. Avec Arp, Magnelli et Sonia Delaunay, elle réalise une série de lithographies à deux, trois ou quatre, qui seront publiées en album en 1950.

 

En 1942, elle rejoint la Suisse avec Jean Arp, espérant pouvoir émigrer plus facilement vers les Etats-Unis, où elle compte désormais des admirateurs fervents. Elle meurt accidentellement chez Max Bill le 12 janvier 1943, à l’âge de 54 ans, asphyxiée par les émanations d’un poêle à charbon. Sa dernière série d’œuvres -une trentaine de dessins à l’encre de Chine et au crayon- sont des variations autour d’un cercle d’une grande intensité.

 

© Crédits