Exposition en cours à la Fondation

 

« Arp - Taeuber, artistes en couple »  - depuis juillet 2017

Nouvelle mise en lumière de la singulière aventure de deux artistes majeurs du XXe siècle.

 

« Nos jalons de lumière devaient indiquer les chemins vers l’espace,

la profondeur, l’infini » Jean Arp, Ascona, juin 1950

 

L’Atelier de Jean Arp et de Sophie Taeuber a la singularité d’abriter les travaux d’un exceptionnel couple d’artistes. Pour la première fois, la Fondation Arp propose au visiteur de découvrir leurs œuvres sous un angle inhabituel : faire émerger, dans un parcours croisé l’originalité tant de leur œuvre propre que

de celle qu’ils construisirent ensemble, sans que l’on puisse distinguer la part

de l’un et de l’autre.

Dans ce but, l’Atelier se réaménage entièrement pour mettre en avant les points

de convergence, de fuite ou d’interrogation qui lient leurs réalisations artistiques respectives.

 

La courbe et la ligne, le blanc et la couleur, les lois du hasard contre celles de la géométrie ; autant de traits sur lesquels nous pourrions nous appuyer pour pointer les différences entre l’œuvre de Jean Arp et celle de Sophie Taeuber. Et pourtant, un éclat vert ici nous ramène au dynamisme de cette forme là-bas, dans une synesthésie dont seule l’intimité du quotidien a le secret. Sculptures dansantes, sensuelles, au travers desquelles Sophie devient tour à tour nature, figure mythologique ou simple matière. Et puis pourquoi pas, plutôt que d’en disséquer le sens ou les secrets, inviter également le regardeur d’aujourd’hui à se perdre dans cette valse à deux temps, où se jouent les différents versants de la modernité artistique du XXe siècle.

 

À la lumière de cette nouvelle installation, il est alors intriguant de constater que

le bâtiment dessiné par Sophie Taeuber acquiert une signification plus profonde, inséparable de son contenu artistique matériel et spirituel, comme si désormais,

en franchissant le seuil de cet espace, nous pénétrions dans un tout organique rendu vivant par un rêve artistique sans fin. Orchestrée par la Fondation Arp, cette présentation vous fera parcourir l’intégralité du domaine où vécut le couple

Arp-Taeuber, dès à présent visible au public.

 

Quelques repères sur l'exposition:

 

Jean Arp

In « Jalons » 1950, Jours Effeuillés, Gallimard, 1966

 

« La sérénité de l’œuvre de Sophie Taeuber est difficilement accessible à ceux qui sont dépourvus d’âme et qui vivent dans la confusion. Parfois on a qualifié ses œuvres d’art appliqué. La bêtise autant que la méchanceté sont à l’origine de cette appellation. L’art peut aussi bien s’exprimer au moyen de la laine, du papier, de l’ivoire, de la céramique, du verre que par la peinture, la pierre, le bois, l’argile. Un vitrail gothique, un tissu copte, la broderie de Bayeux, une amphore grecque ne ressortissent pas à l’art décoratif. Je connais des objets sculptés par des paysans qui ont une réalité plastique vivante, aussi haute que celle d’un torse antique. L’art est toujours libre et libère l’objet auquel il s’applique ».

 

Sophie Taeuber vue par Esther Hess

In « Sophie Taeuber, Rythmes plastiques, réalités architecturales », 2007

 

« Les créations de Sophie Taeuber nous donnent le sentiment d’être hors du temps, car elles restent toujours vivantes et en équilibre et procurent ainsi du bien-être au spectateur. Les peintures et les desseins s’inscrivent dans un espace quasi calculé qu’on peut imaginer comme un réseau sous-jacent. Le plan de base, une simple trame millimétrée, ou un réseau tissé. En effet, les croisements des fils de la chaîne verticale et l’enfilé des trames horizontales de la navette créent un système de soutien possible. La verticale joue souvent le rôle principal dans la peinture de Sophie Taeuber, c’est aussi la structure primaire du tissage. Chez les Dogons du Mali, le tissage fut uniquement exécuté par des prêtres puisqu’il s’agit d’unifier la verticale du ciel avec l’horizontale de la terre : un travail sacré. Sophie Taeuber vivait au début en Appenzell où le tissage du lin était depuis le XVe siècle l’occupation principale et chaque enfant apprenait encore au début du XXe siècle la broderie sur tissus de lin à l’école. Après avoir compté les croisements des fils, Sophie Taeuber approfondit ce métier dans l’école du textile et de la mode de la ville voisine de Saint Gall. Et ensuite, elle obtint le poste de professeur à la célèbre école d’arts appliqués de Zurich. Les Celtes créèrent des ornements linéaires, les Cyclades, des symboles. La colonne vertébrale de la création, à l’intérieur, à l’extérieur, l’enveloppement. Les deux cas sont visibles chez Sophie Taeuber et Jean Arp. La femme a sa structure cachée à l’intérieur tandis que l’homme la montre à l’extérieur. Le vide entre les formes vibre, respire sur les peintures de Sophie Taeuber. Elle aimait des couleurs de gamme chaude, intense, source de bien-être, sans oublier leurs complémentaires. Si le rouge semble dominer, il existe aussi quelque part en surface le contrepoint en vert ou au moins de sa famille. Ses couleurs tissent ainsi une deuxième surface ressentie.

Les créations de Sophie Taeuber gardèrent leur équilibre même pendant l’explosion du mouvement Dada à Zurich pendant la première  guerre mondiale. Même ses marionnettes en bois furent ornées de bandes de couleurs nettes et les réticules de perles  - romantiques par leurs formes – étaient d’un aspect très nouveau par leurs desseins d’art concret. »

 

 

 

 

 

Arp, Taeuber, la métamorphose - 2015-2017

Un regard sur les ateliers et les collections.

 

Cet accrochage renoue, comme depuis plusieurs siècles, avec ce travail à plusieurs mains que faisait Arp avec Sophie, et qu’ils ont renouvelé avec d’autres artistes. Il est le fruit de plusieurs, de la connaissance et de l’implication de chacun, dans l’effervescence qui frisait le chaos - mais le chaos n’est-il pas la vie ? - qui s’est prolongée dans la blancheur flambloyante de la neige - les dieux étaient-ils avec nous ?

La blancheur était dedans, la blancheur était dehors, et elle nous était offerte. En résonance avec le travail de Arp qui a métamorphosé un matériau pauvre, le plâtre, celui des études, du travail, de l’avant-œuvre, en une matière noble, digne, aussi puissante que le marbre.

La métamorphose était là, sous nos yeux. Évidente, concrète, normale, naturellement naturelle.

 

Vient alors à la surface les confidences de Arp :

« je me laisse mener par l’œuvre en train de naître, je lui fais confiance, je ne réfléchis pas. Les formes viennent, avenantes ou étranges, hostiles, inexplicables, muettes ou ensommeillées ;

elles naissent d’elles même ;

l’œuvre est toujours en devenir, prend son indépendance, son autonomie.

Il me semble que je ne fais pour moi que déplacer mes mains. »

et puis « Souvent je pars d’une œuvre ancienne, d’un détail, d’une ligne dont je n’avais pas tiré le maximum… j’intensifie, je développe : j’obtiens une forme nouvelle… regardez ce torse par exemple…

je ne me suis pas dit : je vais faire un torse, non je me lance au hasard, en état d’innocence… Ici naissent des formes qui s’ordonnent sans moi, je les constate comme parfois on constate des figures humaines sur un nuage. »

 

Nous le savons, […] nous n’avons fait que déplacer les œuvres, nous leur avons fait confiance.

Oui, elles sont autonomes et elles existent aussi les unes par rapport aux autres. À la limite peu importe leur mise en place, elles se répondent, se confondent, se mèlent, s’emmèlent, jouent avec la lumière, le soleil, avec le premier plan, le second, le jardin, la nature, ou ce qu’il en reste, avec nous aussi.

 

Il semble que ce n’est pas un hasard si l’orientation des ateliers est à l’ouest, la convention aurait voulu qu’ils soient au nord, mais comment jouer de la lumière du soleil couchant sur les courbes, les lignes de forces, les chutes de reins, les seins naissants, les fesses charnues, les dépressions des nombrils, ou des vides pleins de pleins, des érections, des glands de germinations, au nord.

 

Ne pouvons-nous pas dire aussi, puisqu’il y a métamorphose, que l’œuvre de Arp et de Sophie nous a tous transformés, métamorphosés, et que cela n’est pas le hasard.

 

La métamorphose est une évidence, qui se révèle au fil de la promenade. Nul n’est besoin de s’y attacher, de la vouloir, elle est là. Il suffit de se laisser faire, de retenir sa pulsion de caresses, d’aiguiser son oeil à suivre les volumes qui se mèlent et se démèlent.

 

Confiant, en état d’innocence.

D.W.

 

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