jean arp

 

Arp disait que seul le violon pouvait apprivoiser

les nuages, les faire se prélasser de bonheur sur la terre.
Alors, ils se laissaient pétrifier. Arp jetait ses filets très

haut et très loin, depuis le nombril jusqu’à l’étoile,

de la moustache aux nuages, du sourire à la goutte d’eau qui tremble sur une toile d’araignée, du caillou du torrent jusqu’à l’arc-en-ciel.
Il captait les analogies. Ainsi cassait-il nos catégories,

nos organisations. Ainsi, révélait-il les correspondances entre le minéral, l’animal, le végétal.
Il réalisait des accouplements impossibles où la bactérie se mettait à avoir un nez et l’univers tout entier

des possibilités nouvelles. Nous étions enfin les fils

des étoiles, les frères du blé, du granit, de la vapeur d’eau.
Le Big-Bang n’était pas fini.

 

Pierre Descargues - 1992

biographie

 

1886

Né à Strasbourg le 16 septembre, d’une mère alsacienne et d’un père allemand, Arp passe les vingt premières années de sa vie entre Strasbourg et Weggis à côté
de Lucerne, entrecoupées de séjours à Paris,

Weimar et Berlin.
Il entretient très tôt d’intenses contacts avec les artistes

qui cherchent à s’affranchir des formes d’art les plus traditionnelles.

1910

Il fonde Der Moderne Bund avec son ami Walter Helbig. 
En 1912, il rencontre Kandinsky.
« En son atelier, parole, forme et couleur se fusionnaient
et se transformaient en des mondes fabuleux, inouïs, jamais vus ». Arp collabore à l’Almanach du Blaue Reiter
et expose avec les Delaunay, Le Fauconnier,

Franz Marc et Paul Klee.

Arp publie ses premiers poèmes, expose des dessins,

des collages, illustre des publications. S’exprimant

en allemand comme en français, il joue des mots autant que des formes dans une interaction qu’il ne cessera

de poursuivre tout au long de sa vie.

 

1914

Arp et son frère rejoignent Paris pour échapper

à la mobilisation allemande.
En 1915, Arp se réfugie à Zurich où il rencontre
Sophie Taeuber. Aux côtés de Hugo Ball,
Richard Huelsenbeck, Tristan Tzara, Marcel Janco,
Hans Richter, il participe en 1916 à la fondation
du Cabaret Voltaire.

C’est là que naît le mouvement Dada. Conférences, récitals, musique spontanée et plus tard poèmes simultanés célèbrent le sans sens. Les artistes expriment leur révolte contre l’ordre bourgeois, les massacres

de la guerre et l’esthétique académique. L’art est utilisé comme un instrument de subversion pour transformer

la vie, combattre la folie des hommes et les réconcilier avec l’ordre naturel. Arp débute son travail sur les reliefs.

 

1916

Arp commence à s’inspirer des « lois du hasard », bannissant la volonté dans la composition. Il est guidé

par deux impératifs : l’art doit être concret et emprunter

les processus spontanés et paisibles de la nature comme sujet. La réunion des deux donne naissance aux « Formes terrestres », reliefs, dessins, gravures, renvoyant

à une nature signifiante dont la logique n’est pas celle

de l’homme et qui devient le principe conducteur
de toute son œuvre.

 

Après la première guerre mondiale, l’effervescence dadaïste essaime dans toute l’Europe. Dans les années vingt, Arp participe au mouvement, en Allemagne

où se rencontrent dadaïstes (Hausmann, Schwitters

et Tzara) et constructivistes (Van Doesburg, El Lissitzky, Moholy-Nagy), à Paris où il rejoint Tzara et Picabia

et s’associe aux sphères littéraires qui gravitent autour d’André Breton, Philippe Soupault,

Georges Ribemont-Dessaignes et Louis Aragon.

1922

Le 20 octobre, il épouse Sophie Taeuber, dans le Tessin.

 

1925

Arp s’installe à Paris, au moment où se tient
la première exposition surréaliste à la Galerie Pierre Loeb,
après avoir vainement tenté de se faire naturaliser
en Suisse, qui le considère comme indésirable à la suite
de ses actions Dada. Il obtient la nationalité française
en 1926, en même temps que sa femme Sophie Taeuber
et son frère François.

 

C’est dans ces années que Jean Arp invente son « encyclopédie arpadienne ». Ses formes organiques

se transforment en objets : l’horloge, le nombril,

les moustaches, le chapeau, la cravate, la bouteille,

la plante sismique, l’aigle, et tant d'autres. Combinant plusieurs images dans un même « relief », il utilise son humour célèbre pour désorganiser la hiérarchie habituelle de la nature, pour se moquer des prétentions humaines

et établir une parité entre l’homme et l’objet inanimé.

 

1927

La première exposition personnelle de Arp se tient
à la Galerie Surréaliste, le catalogue est préfacé
par André Breton. Ses affinités avec le groupe surréaliste s’expriment dans les « reliefs » et dans la poésie

que ces artistes, en particulier Marcel Jean, l’incitent

à utiliser pour explorer son œuvre plastique. Arp, fidèle

à Dada, garde toutefois ses distances avec le groupe notamment vis-à-vis de son rejet de l’art abstrait,

de ses positions politiques ou de ses querelles internes.

 

1929

Le couple Arp- Taeuber peut s’installer à Meudon-Clamart, dans une maison-atelier construite sur les plans

de Sophie, grâce aux honoraires perçus pour le chantier de l’Aubette à Strasbourg, qu’ils réalisent

avec Théo van Doesburg.

 

La même année, ils adhèrent à « Cercle et Carré », mouvement en faveur de l’abstraction pure créé par
Michel Seuphor et Joaquim Torres-Garcia. En 1931,

ils rejoignent « Abstraction-Création », fondé

par Van Doesburg, mouvement auquel participent Herbin, Kupka, Calder, Mondrian, Schwitters, Hélion,
Sonia et Robert Delaunay.

 

1930

Le début des années 1930 est une période d’intense activité créatrice. Arp aborde la sculpture en ronde-bosse, transposant ses reliefs en trois dimensions,

dans un processus de condensation, de pétrification (« Concrétions humaines »). Il invente les collages

en papiers déchirés à partir de ses propres œuvres

sur papier, les « Constellations » ou « Configurations », compositions  illimitées à l’image de la nature

qui se réinvente sans fin.

 

Arp est de plus en plus sollicité pour des expositions (galeries Jeanne Bucher et Goemans à Paris, à Bruxelles, Zurich, Berne, New-York, San Francisco).
Des critiques s’emploient à faire connaître son œuvre, notamment Carola Giedon-Welker à Zurich. Plusieurs collectionneurs en Suisse et aux États-Unis lui achètent régulièrement des œuvres, ainsi qu’à Sophie Taeuber.

1940

Poussés par la guerre, Arp et Sophie Taeuber

se retrouvent à Grasse chez Magnelli, où Sonia Delaunay

les rejoint — c’est l’époque où les quatre artistes, retrouvant les pratiques Dada, créent des dessins

et des gouaches en commun. Fin 1942, n’ayant pu obtenir de visa vers les États-Unis, Jean Arp et Sophie Taeuber

se réfugient en Suisse, chez Max Bill, où Sophie trouvera une mort accidentelle au début de l'année 1943.

 

1945

Après la guerre, Arp revient à Meudon-Clamart,

se partageant entre l’écriture, les reliefs, les dessins,

les collages, la sculpture. Il bénéficie désormais du soutien de plusieurs galeries (Denise René,

Pierre et Edouard Loeb et Maeght à Paris, Susie Feigel

à Bâle, Kurt Valentin, Sidney Janis,

Arthur et Madeleine Lejwa de la galerie Chalette

à New-York, Max Stern à Montréal).

 

1950

Au cours de cette période, Arp voyage beaucoup.

Il envisage un moment de se fixer à New-York, considérant qu’on ne s’intéresse pas suffisamment à son œuvre

en France. Il collabore avec Walter Gropius

pour la réalisation d'un relief monumental

dans le réfectoire du Harvard Graduate Center.

 

1953

Carlos Villanueva, architecte de la nouvelle université

de Caracas, lui commande son premier bronze monumental, le Berger des Nuages.

 

1954

Arp obtient le grand prix de sculpture de la Biennale

de Venise, qui lui apporte la consécration et lui procure l’aisance matérielle qui lui avait manqué jusqu’alors.

Il peut faire appel régulièrement à des assistants

et répondre à une demande de plus en plus abondante pour les tirages en bronze de ses œuvres en plâtre,

qu’il n’avait pu faire jusqu’alors faute de moyens. Il invente les « Seuils », renouant avec ses premières sculptures

des années vingt, diversifie les matériaux utilisés, procède à des agrandissements notamment à l’occasion
de commandes d’œuvres monumentales en France,

en Suisse, aux Etats-Unis, en Allemagne, aux Pays-Bas.

 

1958

Le Museum of Modern Art de New-York lui consacre

une exposition personnelle. Arp voyage pour la première fois au Mexique.

 

1959

Le 14 mai, il épouse Marguerite Hagenbach, collectionneuse suisse rencontrée dès 1932, et qui partage sa vie depuis la fin de la guerre. Arp prend domicile à Bâle où Marguerite a un appartement, Clamart restant

son principal lieu de création. Marguerite Arp achète

par ailleurs, à Solduno près de Locarno dans le Tessin, une propriété (aujourd’hui siège de la Fondazione Marguerite Arp) où le couple fait des séjours de plus

en plus fréquents.

 

1962

Le Musée National d’Art Moderne à Paris lui organise

à son tour une rétrospective, laquelle voyagera à Bâle, Stockholm, Copenhague et Londres.

Sur ces années, une part plus importante de son travail

est consacrée aux agrandissements monumentaux.

 

1966

Arp meurt à Bâle le 9 juin, laissant dans les ateliers
de Meudon-Clamart un ensemble considérable d’œuvres.
Il a eu le temps auparavant, avec l’aide de Marcel Jean,
de rassembler une grande partie de ses écrits en français de 1920 à 1965. Sous le titre « Jours Effeuillés », ils seront publiés chez Gallimard, juste après sa mort.

El Lissitzky, portrait de Jean Arp, 1924

dada est pour le sans sens

ce qui ne signifie pas le non sens.

dada est sans sens comme la nature.

dada est pour la nature et contre l’ « art ».

dada est direct comme la nature et cherche
à donner à chaque chose sa place essentielle.

dada est pour le sens infini

et les moyens définis.

Jean Arp, 1927, in Jours Effeuillés

 

Nous ne voulons pas copier la nature.

Nous ne voulons pas reproduire, nous voulons produire.
Nous voulons produire comme une plante qui produit

un fruit et ne pas reproduire.
Nous voulons produire directement et non par truchement.
Comme il n’y a pas la moindre trace d’abstraction

dans cet art nous le nommons : art concret.

Jean Arp, 1948, in Jours Effeuillés

 

Je voulais trouver un autre ordre, une autre

valeur de l’homme dans la nature.

Il ne devait plus être la mesure de toute chose,
ni tout rapporter à sa mesure, mais au contraire

toutes choses et l’homme devaient être

comme la nature, sans mesure.

Je voulais créer de nouvelles apparences,
extraire de l’homme de nouvelles formes.

Jean Arp, 1948, in Jours Effeuillés

 

L’homme appelle abstrait ce qui est concret.
Ce n’est pas étonnant, car ordinairement il confond
le devant et le derrière tout en se servant de son nez,
de sa bouche et de ses oreilles, c’est à dire de cinq
de ses neuf ouvertures.
Je comprends qu’on nomme abstrait un tableau cubiste, car des parties ont été soustraites à l’objet qui a servi

de modèle à ce tableau.
Mais je trouve qu’un tableau ou une sculpture

qui n’ont pas eu d’objet pour modèle,sont tout aussi concrets et sensuels qu’une feuille ou une pierre.

Jean Arp, 1948, in Jours Effeuillés

 

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